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Vous reprendrez bien une "Fake News"?
Des réseaux sociaux aux conversations du quotidien, les fausses informations circulent, se déforment et influencent notre perception de l’actualité. Mais quelle est réellement leur place dans le flot d’informations que nous recevons chaque jour ?
Chaque jour, nous consultons des dizaines de titres, de vidéos, de messages et de publications.
Quel pourcentage de l’actualité diffusée est faux, par rapport à ce qui est vrai ?
Une catastrophe, une déclaration politique, une alerte sanitaire ou une photographie spectaculaire surgit sur notre écran. En quelques minutes, l’information est partagée, commentée et parfois reprise par des milliers de personnes. Mais au milieu de ce flot, comment distinguer le vrai du faux ?
Les fake news, ou fausses informations, sont devenues l’un des grands défis de notre époque numérique. Pourtant, une question simple n’a pas de réponse universelle : quel pourcentage de l’actualité diffusée est faux, par rapport à ce qui est vrai ?
Contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de pourcentage unique et fiable permettant d’affirmer que 10 %, 20 % ou 30 % de toutes les actualités seraient fausses. Le résultat dépend de ce que l’on mesure : les articles publiés par les médias, les messages sur les réseaux sociaux, les vidéos virales ou encore les conversations privées. Il dépend aussi du sujet étudié et de la méthode utilisée pour vérifier les contenus.
Il faut donc distinguer le volume de fausses informations de leur visibilité. Une publication mensongère peut représenter une infime partie de l’ensemble des contenus disponibles, tout en occupant une place considérable dans les discussions publiques parce qu’elle est spectaculaire, choquante ou largement partagée.
Le problème n’est donc pas seulement la quantité de mensonges qui circulent. C’est aussi leur capacité à capter notre attention et à s’imposer dans notre esprit avant même que les faits aient été vérifiés.
Le faux court parfois plus vite que le vrai
Une étude publiée en 2018 dans la prestigieuse revue scientifique Science apporte un éclairage saisissant sur ce phénomène. Les chercheurs Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral ont analysé environ 126 000 histoires diffusées sur Twitter, partagées par près de 3 millions de personnes, entre 2006 et 2017. Les informations avaient été classées comme vraies ou fausses à partir de vérifications indépendantes.
Le résultat est frappant : les informations fausses avaient environ 70 % de chances supplémentaires d’être repartagées que les informations vraies. Les fausses nouvelles atteignaient également 1 500 personnes environ six fois plus rapidement que les informations véridiques.
Pourquoi un tel avantage ? Parce que le faux sait souvent jouer sur nos émotions. Il surprend, scandalise, inquiète ou indigne. Une révélation présentée comme explosive attire davantage l’attention qu’une explication prudente, assortie de nuances et de précautions.
Les chercheurs ont notamment observé que les fausses informations suscitaient plus souvent des réactions de surprise, de peur ou de dégoût. Ils ont également constaté que les informations politiques mensongères se propageaient particulièrement bien.
Autre enseignement important : les robots ne suffisaient pas à expliquer ce phénomène. Les chercheurs ont conclu que le comportement des utilisateurs humains jouait un rôle majeur dans la diffusion des fausses nouvelles.
Autrement dit, le principal moteur de la rumeur n’est pas toujours un mystérieux réseau de manipulateurs. Il peut aussi être un internaute ordinaire qui partage un message sans en vérifier l’origine, simplement parce qu’il lui paraît important de prévenir ses proches.
Source : Vosoughi, Roy et Aral, « The spread of true and false news online », Science, 9 mars 2018.
Combien de personnes sont touchées ?
La question de l’impact sur le public est tout aussi délicate. Être exposé à une fausse information ne signifie pas nécessairement la croire. Une personne peut la voir, la trouver suspecte, la contester ou la partager pour s’en moquer. Il est donc difficile de transformer le nombre de vues ou de partages en un pourcentage de personnes réellement trompées.
Les enquêtes d’opinion permettent néanmoins de mesurer l’inquiétude collective.
Selon le Digital News Report 2025 du Reuters Institute for the Study of Journalism, 58 % des personnes interrogées dans les pays étudiés se disent préoccupées par leur capacité à distinguer le vrai du faux dans l’actualité en ligne. En Europe occidentale, cette proportion atteint 46 %. Il s’agit d’un indicateur de préoccupation, et non de la preuve que ces personnes ont effectivement cru à une fausse nouvelle.
En France, le même rapport estime que la confiance globale dans l’information s’établit à 29 % parmi les personnes interrogées. Ce chiffre mesure la confiance déclarée dans l’information, pas la proportion de fausses nouvelles ni celle des Français qui y adhèrent.
Ces données révèlent cependant un climat de fragilité : le public veut être informé, mais doute parfois des sources, des intentions des médias et de la fiabilité des contenus rencontrés sur Internet.
Le danger est double. Certains finissent par croire des affirmations fausses ; d’autres, au contraire, en viennent à se méfier de toute information, même lorsqu’elle a été sérieusement vérifiée. À force d’entendre que tout serait mensonge, le public risque de ne plus savoir à qui faire confiance.
Source : Reuters Institute, Digital News Report 2025, synthèse internationale et chapitre consacré à la France.
De la fake news à la rumeur : une histoire qui se transforme
Une fausse information ne reste pas toujours identique à elle-même. Elle peut se transformer au fil des partages, jusqu’à devenir une rumeur qui semble confirmée par le nombre de personnes qui la répètent.
Imaginons qu’une photographie montre une file d’attente devant un supermarché. Le premier message affirme qu’il s’agit d’une pénurie imminente. Un deuxième explique que les magasins vont fermer. Un troisième prétend qu’une décision officielle serait déjà prise. À chaque étape, une interprétation s’ajoute à l’image initiale. En quelques heures, la publication peut susciter une inquiétude bien plus importante que ne le justifiaient les faits de départ.
C’est ainsi que fonctionne souvent la rumeur : elle comble un manque d’information, propose une explication simple et se nourrit des réactions de ceux qui la transmettent.
Les réseaux sociaux accélèrent ce mécanisme. Les algorithmes peuvent rendre particulièrement visibles les contenus qui suscitent des réactions et des interactions. Les messageries privées ajoutent une autre dimension : lorsqu’un message provient d’un ami, d’un parent ou d’un groupe auquel on appartient, il bénéficie parfois d’une confiance préalable.
La répétition crée alors une illusion de crédibilité. « Tout le monde en parle » devient, à tort, une forme de preuve. Pourtant, dix personnes qui répètent la même affirmation non vérifiée ne constituent pas dix sources indépendantes.
Les rumeurs peuvent aussi partir d’un fait réel, puis le déformer. Une information exacte, mais incomplète, peut être sortie de son contexte ; une hypothèse peut être présentée comme une certitude ; une ancienne photographie peut être attribuée à un événement récent. Le mensonge ne se présente donc pas toujours sous la forme d’une invention totale. Il peut se glisser dans un détail, une légende ou une interprétation.
Comment ralentir la propagation ?
Face à ce phénomène, la meilleure défense reste une habitude simple : prendre quelques instants avant de partager.
Qui est à l’origine de l’information ? La date est-elle correcte ? D’autres médias fiables rapportent-ils les mêmes faits ? Une photographie correspond-elle réellement à l’événement décrit ? Le titre reflète-t-il le contenu complet de l’article ?
Il est également utile de consulter les sources primaires, comme un communiqué officiel ou une étude scientifique, et les organismes de vérification des faits. En France, l’AFP Factuel et plusieurs rédactions proposent des enquêtes consacrées aux affirmations virales.
Ces réflexes ne garantissent pas de ne jamais se tromper. Ils permettent cependant d’introduire un temps de réflexion entre la réception d’un message et sa diffusion.
Car, dans l’univers numérique, chaque utilisateur peut devenir un relais d’information, volontairement ou non. Nous ne sommes plus seulement des lecteurs : nous sommes aussi des diffuseurs.
Le véritable enjeu : préserver une réalité commune
Les chiffres disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’une proportion précise de toutes les actualités serait fausse, ni qu’un pourcentage déterminé de la population serait systématiquement dupé. Ils montrent toutefois que les fausses informations peuvent bénéficier d’un avantage considérable en matière de vitesse et de partage, tandis qu’une large partie du public s’inquiète de sa capacité à distinguer le vrai du faux.
Le danger dépasse donc la simple circulation de quelques mensonges. Lorsque les faits deviennent difficiles à distinguer des interprétations, lorsque les rumeurs prennent la place des preuves et lorsque la méfiance s’étend à toutes les sources, c’est la possibilité même d’un débat collectif fondé sur des faits communs qui se fragilise.
La lutte contre les fake news ne repose pas uniquement sur les journalistes, les plateformes ou les pouvoirs publics. Elle dépend aussi de chacun d’entre nous.
À l’heure où une information peut faire le tour du monde en quelques secondes, une règle mérite d’être retenue : partager moins vite, vérifier davantage et accepter de douter avant de conclure. Car une rumeur peut naître d’un simple clic, mais il faut parfois des jours, des semaines, voire des années pour réparer les dégâts qu’elle provoque.
Sources de référence
Vosoughi, S., Roy, D. et Aral, S. (2018). « The spread of true and false news online », Science, 359(6380), 1146–1151.
PubMed
Reuters Institute for the Study of Journalism (2025). Digital News Report 2025, synthèse internationale sur la confiance, les inquiétudes liées aux fausses informations et les usages de l’actualité.
reutersinstitute.politics.ox.ac.uk
Reuters Institute (2025). Digital News Report 2025 – France, pour les données concernant le public français et la confiance dans les médias.